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L’expertocratie ou l’annihilation du politique

 

Depuis Aristote et Platon l’homme s’interroge sur la place et le pouvoir du (de la) politique dans la société.

Mathias ROUX reprend cette problématique ces jours-ci dans son ouvrage[I] « J’ai demandé un rapport » sous titré « La politique est-elle une affaire d’experts ? ».

On ne saurait en effet éviter cette question quand on se retourne sur les quelques décennies passées et qu’on analyse l’influence grandissante des « experts » sur la sphère politique.

 

Partant du constat relayé dans tous les médias que la complexité du monde moderne jugule le politique et le rend inféodé aux diktats des experts, l’auteur entend démontrer que ces derniers constituent une caste qui annihile la capacité de l’homme, du citoyen, dans la conduite de son destin.

Ce dernier se voit confisquer les clefs de son avenir puisque selon la doxa il ne saurait maîtriser les enjeux et les dossiers pour lesquels seuls les « experts » seraient à même de dénouer les liens, les réseaux, et de proposer « la solution ».

Là résiderait le risque pour Mathias ROUX : le politique n’aurait alors qu’à suivre la conclusion de l’expert, et à faire accepter comme inéluctable par le citoyen la loi ou le décret…, qui entérineront ce que la « raison » impose.

En effet l’auteur met l’accent sur le processus faisant office de postulat qui veut qu’aujourd’hui le peuple « a tendance à voter avec ses tripes plus qu’avec sa tête, à s’opposer plus qu’à adhérer, à s’entêter plus qu’à vouloir ».

Ceci l’amène à pointer l’absence d’éthique politique qui lui fait conclure : « Aussi faut-il en appeler à la raison de ceux qui, parce qu’ils côtoient experts et lobbyistes de tout poil, savent véritablement où se situe l’intérêt général et, avec eux, se passer du suffrage populaire. Voire, parfois, passer outre[II] ».

Poursuivant sa démonstration Mathias ROUX fait le constat que « le peuple choisit encore-si peu- mais il n’a plus le choix du choix » car « il ne décide plus de ce sur quoi il y a matière à choisir » et selon lui  « l’objectif de l’intervention experte n’est pas de donner des éléments pour ouvrir au maximum le champ de la délibération collective mais de fermer les questions… ».

 

Disons ici tout de go que cela rappelle bien les discours entendus de la part de nos politiques actuels dans le domaine des infrastructures de transports, et des LGV en particulier, où RFF s’adjuge le rôle « d’expert » mais aussi de prescripteur de solution laissant seulement au politique, et à son mandat le citoyen-électeur, la tache de financer le projet technocratique qu’il a conçu.

 

Comme le rappelle Mathias ROUX on assiste donc à une confusion des rôles et des ordres : « L’action publique subordonnée au registre du problème technique. La décision politique réduite au choix d’une solution. La justice considérée à l’aune de l’efficacité. L’administration des choses substituée au gouvernement des hommes ».

Le questionnement fondamental de l’auteur sur la résistance du « politique » à la sphère de l’expertocratie ne tient pas dans une nostalgie d’une démocratie mythifiée car il admet que dans les temps anciens elle n’était parfois que le fait d’une élite qui s’accaparait le pouvoir de décision[III].

Il s’appuie plutôt sur le monde moderne où l’expert relayé par les hommes politiques nous détourne de notre mission globale politique (conduite des affaires de la cité) par la fragmentation de notre environnement en domaines techno centrés comme l’économie, l’administration, le social…

Ce faisant on aboutit à ce que Mathias ROUX dénonce comme « l’occultation de la fin ».

 On aborde là le cœur de la problématique qui fait dire à l’auteur que « la science ne pose jamais la question des fins ».

Or si la Politique dévoyée d’aujourd’hui, contrainte par un duo élus/experts, n’autorise la seule discussion sur les moyens (le comment) et exclut la fin (le pourquoi), on peut voir poindre le despotisme sous le manteau de la « démocratie ».

Mathias ROUX nous ouvre des portes à la reprise en mains de notre destin quand il écrit : « Le peuple n’a absolument pas besoin que l’on décide à sa place, seulement qu’on le guide pour mettre en forme les questions dont il se saisit, de façon à ce qu’il ne se prononce que sur un objet général et en fonction d’un intérêt général ».

 Il évoque l’action conjuguée des experts et des médias dans « une imposition de problématique » qui implique au final une réduction de « l’exercice de la souveraineté populaire à la portion congrue ».

Il est clair que dans de grands projets structurants comme la politique européenne, ou plus banal et pragmatique, les infrastructures de transports, la démocratie participative a peu de chance de s’exprimer et qu’il n’est pas dans la coutume de nos dirigeants d’engager les outils d’une vraie démocratie représentative (référendum populaire).

Tout en reconnaissant qu’il faudra toujours des spécialistes et des conseillers pour éclairer la décision politique, Mathias ROUX réfute le diktat des experts et leur intrusion dans celle-ci.

Il évoque l’anecdote d’un rapport publié en 1975 par un groupe privé d’experts et de dirigeants[IV] où l’on pouvait relever que « le fonctionnement  d’un système démocratique requiert en général un certain niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes sociaux ».

Sans aller jusqu’à des comparaisons qui ne vaudraient pas raison, on peut être inquiet de lire de tels propos qui pourraient être entendus dans quelques républiques bananières ou dictatures « démocratiques » du Maghreb pourtant si souvent raillées par nos politiques drapés dans les valeurs de la République et de la Démocratie.

L’auteur souligne que cette vision relève d’une main mise de tels groupes sur la volonté politique et réellement démocratique du citoyen, souvent au prétexte d’un monde moderne complexe, d’une apologie du consensus et d’un chantage antitotalitaire selon l’équation Populaire=Populisme=Totalitarisme.

La ficelle est un peu grosse et Mathias ROUX évoque cela en disant « qu’en  vertu du consensus, le spectre de la menace totalitaire est fréquemment agité dès que la conflictualité s’invite dans le débat public ».

Nous terminerons ici l’évocation d’un texte, qui mérite d’être lu de la première à la dernière page, pour nous faire prendre conscience que notre monde moderne et technicien occulte de plus en plus le parti d’une démocratie réelle donnant à chacun d’entre nous le pouvoir de conduire son destin

Retenons avec Mathias ROUX que « Pluralisme sans pluralité, démocratie sans peuple réduite au rôle ancillaire de procédure de validation des décisions des experts ou des règles de fonctionnement du marché…il reste trop peu de politique pour faire de la politique ».

 

 

On aura compris qu’il est grand temps que nous reprenions les rênes d’un attelage conduit par quelque élite et pour son seul avantage.

 

 

Jean Robert Thomas                                  12 octobre 2011

 

 



[I] J’ai demandé un rapport, Mathias ROUX, Edition Flammarion, 2011.

[II] Il évoque là la manipulation du pouvoir politique qui, après le rejet par référendum en mai 2005 du Traité Européen, passa outre le vote populaire en rétablissant une forme simplifiée du Traité qu’il fit adopter par le Congrès en 2007.

[III] Il évoque à ce sujet la démocratie athénienne du temps d’Aristote où la qualité de « citoyen » exclut les femmes, les esclaves…

[IV] Il s’agit de la Commission trilatérale fondée, entre autres, par Henry Kissinger et David Rockfeller afin de promouvoir une coopération politique et économique en l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon et qui publia un rapport sous la plume de quelques sommités comme Michel Crozier ou Samuel Huntington.

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